Si vous vous promenez dans les rues d'Antananarivo, de Fianarantsoa ces jours-ci, l'ambiance semble plutôt détendue. Le prix du riz baisse enfin. On respire. On remplit la marmite. Le peuple est content, et c'est bien normal.
Mais à quelques dizaines de kilomètres de là, dans les plaines de l’Alaotra-Mangoro ou de l’Itasy, l’ambiance est aux funérailles. Nos paysans, ceux qui nous nourrissent, ont posé leurs faucilles. Ils sont en grève.
Comment un prix qui baisse peut-il être une bonne nouvelle pour certains, mais une catastrophe nationale pour Madagascar ? Je décrypte ce paradoxe explosif.
L'illusion du soulagement : Pourquoi tout le monde sourit (pour l'instant)
Ne nous mentons pas : voir le prix du riz baisser est une bouffée d’oxygène. Après des mois d'inflation galopante, pouvoir acheter son kilo de riz à un prix abordable est une victoire pour le pouvoir d’achat des ménages urbains. Pour l’étudiant, la mère de famille ou l’ouvrier, c’est moins de stress à la fin du mois.
Tout le monde est content. On se dit que l'économie repart. Mais c’est une joie en trompe-l’œil. Car ce riz bon marché que vous achetez aujourd'hui est en train de détruire ceux qui le produisent.
Le calcul qui tue : Produire à 1 200 Ar, vendre à 1 000 Ar
Pour qu'un paysan puisse vivre, envoyer ses enfants à l'école et préparer la prochaine saison, il doit faire un bénéfice.
En 2026, avec la hausse du prix des engrais, du matériel et de la main-d’œuvre, produire un kilo de paddy coûte en moyenne 1 200 Ar. Pourtant, sur le terrain, les collecteurs profitent de l'abondance de la récolte et de la concurrence du riz importé pour proposer 1 000 Ar, voire moins.
Le constat est brutal : Chaque kilo de riz que vous mangez avec joie en ville actuellement a été vendu à perte par un paysan. Vous ne consommez pas seulement du riz, vous consommez le capital de survie de nos agriculteurs.
Le "Vary Gasy" sacrifié face au riz importé
Pourquoi le prix baisse-t-il autant si le paysan souffre ? À cause d'une concurrence “déloyale”. Le riz importé (souvent exonéré de taxes pour calmer la grogne sociale en ville) inonde le marché. Le paysan malgache, lui, ne reçoit aucune subvention. Il doit se battre à armes égales contre des géants mondiaux alors qu'il n'a même pas de route correcte pour acheminer sa récolte.
Un choix politique ? Privilégie-t-on la paix sociale immédiate dans les villes au détriment de la souveraineté alimentaire à long terme.
L'illusion du pouvoir d'achat : Le riz baisse, mais la vie reste chère
On pourrait croire que la baisse du riz est le remède miracle à l'inflation. C’est faux ! C'est là que le bât blesse pour le consommateur malgache, mais surtout pour le producteur.
Soyons clairs : si la baisse du prix du riz s'accompagnait d'une baisse globale des PPN et du coût de la vie, alors oui, ce serait une excellente nouvelle pour tout le monde. Le paysan accepterait peut-être de vendre son paddy un peu moins cher s'il pouvait, en retour, acheter son huile, son savon et ses vêtements à des prix réduits, et aussi épargner. Mais ce n'est pas le cas.
Voici la réalité brutale du panier de la ménagère en ce mois de mars 2026 :
L’huile, le sucre, le savon : Ces produits ne connaissent pas la crise. Leurs prix restent scotchés au plafond, portés par les coûts logistiques et le cours des devises. Le paysan, avec son riz vendu à perte, se retrouve incapable d'acheter ces produits de base.
L’énergie et le transport : Malgré un riz moins cher à l'achat, le coût pour le faire cuire (charbon, gaz) ou pour se déplacer ne diminue pas
Les frais fixes : L'écolage, la santé et le loyer continuent de grimper.
Le résultat ? Le gain réalisé sur le riz est immédiatement "mangé" par l'augmentation des autres PPN. Le consommateur urbain se retrouve dans une situation absurde : il voit le paysan se ruiner pour lui offrir du riz bon marché, mais à la fin du mois, son propre compte bancaire est toujours dans le rouge.
Quant au paysan, il est la double victime : il vend son seul actif (le riz) pour une misère, mais doit racheter tout le reste au prix fort. C'est le cercle vicieux de l'appauvrissement rural.
Pourquoi la grève des paysans est votre problème
On pourrait se dire : « Tant pis pour eux, du moment que je mange à bas prix. » C'est un calcul à court terme qui va nous coûter très cher.
L'arrêt de mort de la production
Un paysan qui perd de l'argent cette année ne plantera pas l'année prochaine. Il vendra ses terres et ses zébus. Résultat ? En 2027, la production locale s'effondrera et nous serons totalement dépendants des importations. Et là, les prix exploseront pour de bon.
L'exode rural
Si la terre ne nourrit plus, les jeunes ruraux débarquent en ville. Sans diplôme et sans emploi, cela signifie plus d'insécurité et de misère urbaine.
Le blocage économique
80% des Malgaches vivent de l'agriculture. Si ces 80% n'ont plus d'argent, qui achètera les produits et services que vous vendez en ville ? C'est tout le moteur économique de Madagascar qui cale.
Le piège de la "Loi de l'offre et de la demande"
Certains experts, et mes amis de l’université aussi 😀 vous diront : « C’est la loi du marché, il y a trop de riz en ce moment, donc les prix baissent. » Mais, je vous réponds : Le marché est biaisé. La loi de l'offre et de la demande ne fonctionne que si les règles sont les mêmes pour tous. Or, aujourd'hui :
- L'offre est dopée artificiellement par des riz importés qui ne paient pas les mêmes taxes que le producteur local (le "Vary Gasy" supporte indirectement tous les coûts de production locaux en hausse).
- La demande est captive : le paysan n'a pas le choix, il doit vendre pour survivre, tandis que le collecteur peut se permettre d'attendre. Ce n'est pas du commerce, c'est de la spéculation sur la faim.
Face à ce naufrage, l'État n'est pas resté totalement immobile. Pour tenter de limiter la casse, il intervient avec un prix plancher de 1 500 Ar/kg. Sur le papier, c'est un bouclier pour le producteur.
Mais soyons honnêtes : nous savons tous que c'est insuffisant. Pourquoi ? Parce que fixer un prix dans un bureau à Anosy est une chose, le faire appliquer dans une rizière enclavée de l'Alaotra en est une autre.
Le prix plancher est une mesure "pompier". Il éteint le feu mais ne reconstruit pas la maison. Pour que l'intervention soit réelle, l'État doit agir sur trois leviers stratégiques :
La régulation des importations
On ne peut pas demander au paysan de se sacrifier pendant que les vannes de l'importation restent grandes ouvertes sans quotas ni taxes ajustables. La souveraineté alimentaire passe par la priorité nationale.
Le stockage d'État et le crédit de campagne
Le paysan brade son riz parce qu'il a besoin de cash immédiatement. Si l'État (ou des structures de microfinance solides) permettait aux paysans de stocker leur récolte en échange d'une avance de trésorerie (système de warrantage), la pression des collecteurs s'effondrerait.
Le contrôle du "reste" du panier
Comme nous l'avons vu, si l'État ne parvient pas à faire baisser le prix de l'huile, du savon et du transport, forcer le prix du riz vers le bas revient à condamner le paysan à la pauvreté éternelle.
Vos avis ? Êtes-vous prêts à payer votre riz un peu plus cher pour soutenir nos paysans, ou la baisse des prix est-elle votre seule priorité actuelle ? Quelle solution vous semble la plus efficace pour faire baisser durablement le coût de la vie sans sacrifier nos producteurs ? J’attend vos réactions ci-dessous.